Maroc, la crise allonge les délais de paiement


De la TPE aux grands groupes, les entreprises marocaines subissent le choc de la crise sanitaire. Une enquête fait apparaître l’allongement dangereux des délais de paiement, source de difficultés de trésorerie, en dépit des dispositifs décidés par le gouvernement.

Par Laurent Soucaille

Les entreprises marocaines, en moyenne, anticipent une baisse de chiffre d’affaires de 32% en 2020. Tel est le chiffre saillant d’une grande enquête menée par Inforisk D&B, leader marocain de l’agrégation de données. Inforisk a interrogé quelque 2 000 entreprises marocaines, dont 55% de TPE et 9% de grandes entreprises, pesant 105 milliards de dirhams (9,7 milliards d’euros) de chiffre d’affaires.

« Le potentiel est de 52 000 entreprises susceptibles d’être aidés par les dispositifs actuels, c’est-à-dire correspondant aux critères de solvabilité. Pourtant, on ne pourra pas échapper à quelque 15 000 faillites, d’ici la fin du premier trimestre 2021. » 

Les entreprises de moins de dix salariés sont les plus pessimistes (-40%), au contraire des groupes de plus de 500 salariés (-24%). Pour l’an prochain, les entreprises manquent encore de visibilité quant à une éventuelle reprise de l’activité.

Par secteur, les trois branches d’activité les plus impactées en 2020 sont les agences de voyages, qui anticipent une chute de 54% de leur chiffre d’affaires cette année. Suivis par les hôtels et restaurants (-53%), ainsi que les loueurs de véhicule (-49%).

Les fabricants d’équipements de communication, les services à la personne (souvent liés au tourisme et loisirs), l’industrie textile, l’industrie du meuble, le commerce de détail, etc. ne se montrent guère plus optimistes. À l’inverse, les branches d’activité les moins affectées seraient les télécoms, l’agroalimentaire et la santé.

Au Maroc, la crise a eu un impact sur les délais de paiements, commente Amine Diouri, directeur des Études chez Inforisk. « Les délais étaient déjà à un niveau très élevé, plus de 200 jours, or le délai a encore augmenté de 60 jours en moyenne. »

Cette situation affaiblit un peu plus la trésorerie des entreprises. Certes, l’État marocain a décidé des mesures pour atténuer la crise. Dans d’autres pays comparables, de telles mesures ont sensiblement apaisé les tensions au niveau de la trésorerie. « Nous n’avons pas encore le retour au Maroc mais il devrait en être de même », considère Amine Diouri, intervenant lors d’une conférence en ligne menée par Économie et Entreprises.

Baisse des recettes fiscales

Hormis quelques secteurs en difficultés aidés par le gouvernement, comme le tourisme, la majorité des secteurs ne bénéficieront pas d’aides directes sur les charges des entreprises, considère l’étude d’Inforisk. De nombreuses entreprises devraient réaliser un chiffre d’affaires inférieur à leur point mort, subissant donc des pertes.

D’où des montants collectés d’impôts sur les sociétés moindres en 2020. Selon les calculs d’Inforisk, l’impôt sur les sociétés pourrait rapporter 28% de moins à l’État, cette année, à 39 milliards de dirhams.

Selon l’enquête, 43% des entreprises marocaines déclarent avoir subi une augmentation des délais de paiement d’au moins 60 jours, et 22% une augmentation de 31 à 60 jours. Plus de quatre entreprises sur cinq reconnaissent avoir eu du mal à recouvrer leurs créances, depuis le début de la crise Covid-19.

Sur ce point, les entreprises ne se montrent guère optimistes, elles s’attendent à de nouveaux allongements des délais de paiement, 23% d’entre elles pronostiquant même des délais supplémentaires pouvant dépasser 90 jours. Les PME semblant les plus pénalisées.

L’enquête se double de suggestions qui permettraient de soulager les entreprises. Ces dernières privilégient un ensemble de solutions qui manient carotte et bâton. Comme la non-déductibilité dégressive de la TVA pour les mauvais payeurs, l’application de pénalités de retards ou d’amendes.

Besoin de Data

Les chefs d’entreprise n’oublient pas la responsabilité de l’État, qui doit s’assurer que les marchés publics sont payés en temps et en heure ; l’État pourrait systématiser des avances de 50% à 70% sur les marchés publics, afin de soulager la trésorerie de ses fournisseurs, notamment les PME, à privilégier en la circonstance. Ils n’oublient pas, non plus, le financement bancaire, réclamant les conditions de leur octroi et, pourquoi pas, le versement de crédit de trésorerie à taux effectif nul.

L’enquête fait également ressortir le besoin d’informations, tant sur l’avancement des créances en cours que sur le profil des mauvais payeurs. Sur ce point, d’ailleurs, Inforisk développe son programme « Inforisk Dun Trade », une plateforme privée d’échanges d’informations sur le comportement de paiements des clients.

Etude de Inforisk

« Dès mars, 25% des entreprises du Maroc étaient en situation fragile, on se doute que la crise a tout aggravé. Il est difficile aux entreprises d’obtenir des crédits, faute de demande solvable en face », poursuit Amine Diouri. « Le potentiel est de 52 000 entreprises susceptibles d’être aidés par les dispositifs actuels, c’est-à-dire correspondant aux critères de solvabilité. Pourtant, on ne pourra pas échapper à quelque 15 000 faillites, d’ici la fin du premier trimestre 2021. »

Réductions d’effectifs

D’ailleurs, au moment de l’enquête, 43% des entreprises marocaines avaient eu recours aux dispositifs gouvernementaux : indemnités spécifiques, reports de crédit, report du paiement de l’impôt sur les sociétés. Environ 9% des entreprises interrogées ont eu recours au programme « Damane Oxygène ». D’autre part, 42% des entreprises ont demandé de nouvelles lignes de crédit et une proportion comparable a dû se résoudre à un arrêt temporaire d’activité.

Difficile d’envisager l’avenir. Si 72% des entreprises avaient l’intention de recruter avant la crise, la moitié envisage aujourd’hui de réduire massivement leurs effectifs. C’est-à-dire de se passer de plus de la moitié de la masse salariale. Un tiers des grandes entreprises envisage des réductions de postes, notamment dans les secteurs les plus touchés. À noter que de son côté, l’industrie automobile semble ne pas réduire trop fortement la voilure.


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