LES ECO – Interview de Amine Diouri


Commentaire jugez-vous le niveau de solvabilité des entreprises marocaines à la lumière de la crise sanitaire ?
Il est effectivement important d’évaluer le niveau de solvabilité des entreprises, particulièrement au début de la crise : il est évident qu’une société en mauvaise santé en début d’année aura beaucoup plus de difficultés à passer le cap de la crise Covid-19. À travers nos outils de scoring (défaillance, solvabilité), nous évaluons en permanence leur solvabilité. Notre analyse montre qu’au début de la crise, près de 25% des entreprises avaient déjà une santé financière fragile ou très fragile. Même si les mesures mises en place par l’État ont eu un effet «amortisseur», elles n’effacent pas ces fragilités structurelles.

Les délais de paiement ont toujours été la bête noire des entreprises. Se sont-ils creusés davantage durant cette crise ? Quelles solutions préconisez-vous ?
Premier constat, les délais de paiement étaient déjà à un niveau très élevé au début de la crise : plus de 212 jours pour les TPE. Deuxième constat, avec la crise Covid-19, les entreprises ont plus de mal à recouvrer leurs créances commerciales. Le cash est une denrée précieuse, les entreprises cherchent à la conserver le plus longtemps possible avant de la sortir. Troisième constat, les délais de paiement se sont encore allongés de 60 jours depuis mars dernier, ce qui nous amène à des niveaux vraiment inquiétants. Je pense que des mesures directes liées à la question des délais de paiement doivent être prises. Certes, les crédits Damane imposent aux entreprises empruntrices de payer leurs fournisseurs avec les montants empruntés. Néanmoins, des mesures plus directes doivent être prises, particulièrement dans le cadre de la prochaine loi de Finances. Certaines mesures sont plébiscitées par les entreprises interrogées : non-déductibilité de la TVA sur les factures dépassant 120 jours, accélération des paiements dans le cadre des marchés publics, notamment à destination des TPME, accès à des bases de données sur les mauvais payeurs… Inforisk tente d’apporter une vraie réponse à cette problématique à travers le programme «Inforisk Dun Trade» sur le retard de paiement, qui a connu un véritable essor durant la crise.

Les mesures mises en place par le gouvernement ont-elles porté leurs fruits ? Sinon que faut-il faire ?
Les mesures prises par le CVE ont eu un impact «amortisseur», particulièrement durant la période de confinement. En France, la Direction générale du Trésor a montré que les mesures prises par le gouvernement avaient permis de réduire de 95% l’impact de la crise sur la trésorerie des entreprises. Les mesures prises au Maroc, durant cette période, ont fortement atténué les tensions de trésorerie engendrées par la crise et maintenu en vie un certain nombre d’entreprises. Cela explique en partie le faible niveau des défaillances d’entreprises enregistrées jusqu’à ce jour. Attention néanmoins, le report des échéances bancaires a pris fin en septembre. Beaucoup d’entreprises risquent d’avoir du mal à payer leurs futures échéances. Aujourd’hui, j’estime qu’une relance post-Covid efficace repose sur plusieurs piliers : il faut que la crise sanitaire soit enfin contenue et redonner confiance aux différents acteurs économiques (ménages, entreprises). Il s’agit aussi de mettre en place des mesures structurantes (réforme fiscale) favorisant le climat des affaires et de mettre sur la table, à travers le PLF 2021, des ressources financières importantes pour la relance économique. On le voit dans de nombreux pays, beaucoup d’argent sera dépensé pour relancer la machine économique et générer des points de croissance le plus rapidement possible.

Selon vous, comment peut-on résorber le niveau de défaillances certainement très élevé des entreprises ?
Même si, pour l’heure, en raison d’une activité au ralenti des tribunaux de commerce, conjuguée aux mesures prises par le CVE durant la crise, les chiffres réels de défaillances sont inférieurs de 40% par rapport à ceux de l’année dernière, l’effet de rattrapage risque de surprendre. Nous estimons en effet que, d’ici la fin de l’année, les défaillances devraient progresser assez fortement avec une augmentation prévue de 15% en 2020. Sur le 1er trimestre 2021, cette hausse pourrait atteindre 25%. Nous ne pourrons pas sauver toutes les entreprises, notamment celles qui avaient déjà une santé financière fragile au début de la crise. Le marché fait aussi son travail de «sélection» naturelle.

Quand pourra-t-on parler véritablement de relance? Quand les opérateurs économiques pourront-ils voir le bout du tunnel ?
Il est clair que le PLF 2021 sera particulièrement intéressant et important en matière d’orientations stratégiques prises par notre pays, et des moyens qui seront consacrés à la relance économique. Nous aurons à ce moment-là une idée plus claire sur le visage qu’aura 2021. Mais l’objectif prioritaire est d’enrayer la maladie. La peur n’est pas un bon terreau pour la croissance. 


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