Inforisk Essor 1000: interview de Amine Diouri


Si on commençait par prendre le pouls de l’économie nationale. L’économie est-elle sortie de sa longue phase de latence?

Depuis de nombreuses années, et ce sera encore le cas en 2019, la croissance du PIB oscille entre 2,5% et 4% annuellement, variant en fonction du niveau de pluviométrie. Un taux de croissance qu’on pourrait qualifier de croissance « molle » pour un pays en développement comme le Maroc. L’investissement public, pourtant à des niveaux records en pourcentage du PIB, créée peu d’emplois, l’investissement privé est faible, le financement des entreprises peine toujours à décoller… Les statistiques de Bank Al Maghrib montrent qu’en à peine 5 ans (2013-17), les crédits (en pourcentage de PIB) distribués aux entreprises non financières ont baissé de 10 points. Dit autrement, les crédits ont augmenté beaucoup moins vite que la richesse nationale sur la période. D’un point de vue « micro », Les entreprises subissent également les délais de paiement à rallonge, qui laminent leur trésorerie. Dans ce contexte, il est difficile aux entreprises de créer de l’emploi, d’innover, d’investir, d’exporter…

En 2018, les défaillances se rapprochent sensiblement de la barre des 8000 entreprises, soit un léger retrait de 0,9% par rapport au niveau enregistré une année auparavant. Y voyez vous une lueur d’espoir?

En réalité, en retraitant les chiffres 2018 de phénomènes conjoncturels liés à 2017 (notamment la hausse importante des défaillances durant le 1er trimestre 2017 due aux blocages des paiements sur les marchés publics, du fait de la non formation de notre gouvernement), on se rend compte en réalité que nous avons connu une légère hausse de 6%. Cela représente néanmoins une bonne performance car je le rappelle, depuis le début de cette décennie, les défaillances ont cru en moyenne annuelle de 17%. Il faut également rappeler que les défaillances d’entreprises sont fortement corrélées à l’état des délais de paiement : 40% des défaillances sont dus au problème de retards de paiement. Or, nous constatons depuis 1 an que les pouvoirs publics prennent enfin le taureau par les cornes pour réduire de manière drastique les délais de paiement de l’Etat et des établissements et entreprises publics. Je suis donc raisonnablement optimiste sur un ralentissement en 2019 des hausses de défaillances.

Qu’est ce qui vous a le plus marqué dans le rythme de création et défaillance des TPME en 2018?

D’un coté et pour la première fois depuis des années, les défaillances d’entreprises ont reculé de 1%. Les causes de cette amélioration sont multiples : amélioration des délais de paiement étatiques, remboursement de près de 30 milliards de dirhams de crédits de TVA par l’Etat, ce qui a permis d’injecter des liquidités dans les entreprises marocaines, et leur permettre de contrebalancer temporairement l’effet des délais de paiement.

De l’autre coté, l’OMPIC a annoncé une année 2018 record en termes de créations d’entreprises, avec 92.000 entreprises créées contre 76.500 en 2017 (soit une augmentation de 20%). C’est un bon signal en termes de renouvellement de notre tissu économique. Maintenant, l’idée n’est pas seulement de créer mais aussi et surtout de survivre. Car je le rappelle, le taux de survie après 5 ans n’est que de 50% !

La tendance empruntée par les PME en 2019, confirme t-elle la détérioration accrue du tissu économique? Quelles sont vos projections pour l’exercice en cours?

Les entreprises du classement InforiskEssor1000 se portent généralement mieux que les autres catégories d’entreprise (TPE notamment, qui représentent à elles seules 80% de notre tissu économique). La raison de ce constat est simple : les PME du classement ont déjà une certaine taille (entre 40 et 100 millions de chiffres d’affaires), de l’ancienneté, et un mode de gouvernance plus transparent (beaucoup de PME du classement sont des sociétés anonymes), facilitant leur financement. Elles ne sont donc pas représentatives des sociétés connaissant le plus de difficultés. A mon sens, celles qui souffrent le plus sont celles dont le chiffre d’affaires est compris entre 3 et 10 Millions de dirhams : difficulté d’accès aux marchés publics, délais de paiement, marges faibles…

Je parle sous votre contrôle, il n’y a qu’au Maroc, où « défaillance» est assimilé quasi-exclusivement à la liquidation ? (Combien d’entreprises sont en état de redressement ?)

Votre remarque est juste et pourtant les faits sont incontestables : 99% des défaillances annuelles sont des liquidations contre 1% pour les redressements. Les entreprises n’ont même pas le temps de passer par la phase « médecin » que le patient est déjà mort ! Aujourd’hui, à peine 381 entreprises seulement, sont actuellement concernées par une procédure de redressement judiciaire. Cela pose la question de la gestion préventive des entreprises et de leur gouvernance : pourquoi n’arrive t-on pas au sein de l’entreprise à détecter en amont le risque d’insolvabilité ? Une autre question qui se pose forcément : avec la nouvelle procédure de sauvegarde, réussira-t-on à repérer plus tôt les problèmes ?

Par secteurs d’activité

Voilà depuis des années que les entreprises du négoce représentent le gros des mortalités. N’est ce pas là un signe de transformation de fond, et un basculement du retail au e-commerce?

Effectivement, les entreprises de distribution et négoces, compte tenu de leur place dans le tissu entrepreneurial, sont également les premières victimes des défaillances d’entreprises avec 35% du total. Les causes sont multiples : concurrence déloyale de l’informel, délais de paiement soutenus (une TPE du secteur est payée en moyenne à plus de 300 jours !). Maintenant, je ne suis pas d’accord avec votre conclusion : l’économie marocaine reste hyper traditionnelle. Je ne vois pas la disparition du retail au profit de startup du e-commerce. Au contraire, et à mon sens, le spectre du retail continue de s’étendre.

Pourquoi le secteur du BTP continue d’alimenter les niveaux de défaillances?

Le BTP représente le 3ème secteur le plus touché avec 17% des défaillances : d’une part, il est lié à un autre secteur lui-même en crise, l’immobilier (22% du total). Par ailleurs, les entreprises formelles du secteur se livrent une concurrence féroce entrainant une baisse de leurs marges, les fragilisant toutes du coup. Dernier point, la question des délais de paiement, qui sont très élevés : 180 jours pour les PME du secteur. Néanmoins, l’amélioration des délais de paiement enregistrés sur les marchés publics viennent atténuer ce sombre tableau.

Délais de paiement

-C’est un secret polichinelle, le rallongement des délais de paiement a pour corollaire direct la disparition des enseignes, en particulier, les plus fragiles d’entre elles. Sommes nous sur les mêmes tendances observées au cours de la dernière décennie?

Ma dernière étude sur les délais de paiement montre qu’il y a une stabilité des délais clients entre 2016 et 2017 : celles-ci n’ont augmenté que de 3 jours. Néanmoins, depuis 2010, la hausse de ces délais a été massive : +66 jours soit plus de 2 mois supplémentaires supportées par les TPE. Pour « protéger » leur trésorerie, celles-ci n’ont pas eu d’autre choix que d’accroitre leurs propres paiements : leurs délais Fournisseurs augmente de 22 jours sur la période. On constate néanmoins que l’essentiel de l’augmentation des délais de paiement a été faite entre 2010 et 2015, avec un pic lors de cette dernière année. Depuis 2015, il y a un effet « plateau », preuve de la stabilisation des délais.

-Qu’est ce que vous pensez des mesures dissuasives mises en place par le patronat, avec une charte/liste de « bon payeur » contre le «name and shame  de la direction des fraudes en France. L’implication de la CGEM est-elle si primordiale que cela? Quand aux mesures, sont-elles réellement dissuasives?

Notre ministre de l’Economie a été clair sur la question des délais de paiement « privés-privés » : c’est aux entreprises privées de régler elles-mêmes leurs problèmes. Dans ce cas de figure, le rôle de la CGEM apparaît donc central pour apporter des solutions. Aujourd’hui, les initiatives prises par le patronat interviennent dans les champs de la médiation (plateforme mise en place pour aider les entreprises à recouvrer leurs dus) et de l’incitatif (label). Je pense qu’à un moment donné, il faudra sortir l’artillerie de sanctions à destination des mauvais payeurs : atteinte à la réputation (Nom and Shame), sanctions fiscales (non déductibilité des factures non réglées après un certain délai), amendes à l’instar de celles pratiquées en France par la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la répression des Fraudes. Dernier point et non des moindres, quid de la loi 49-15 ? Quand est-ce que seront enfin publiés les arrêtés d’application pour les pénalités de retard ou les délais de paiement sectoriels ?

-A ce véritable marronnier que devient cette problématique des délais de paiement, comment l’intervention de l’Etat peut donner un sens à l’ensemble de l’écosystème, quand l’Etat lui même ne respecte pas sa signature?

Cette remarque était encore vraie il y a 3 ans de cela. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Etat a mis en place tout une série de mesures pour que les administrations, collectivités, entreprises et établissements publics paient en temps et en heure : mise en place de la plateforme de réclamation Ajal, suivi mensuel de l’encours dû de l’Etat, comités régionaux/centraux, digitalisation de la facture sur les marchés publics… Tout cela a eu pour effet de les réduire drastiquement: entre 2017 et 2018, les délais de paiement de l’Etat sont passés de 58 à 39 jours, et ceux des EEP de 78 à 64 jours.

-Pour les entreprises, les délais de paiement, c’est avant tout, un enjeu de trésorerie. Malheureusement c’est souvent des fournisseurs et sous-traitant en bout de chaîne qui en souffrent vis à vis de grands donneurs d’ordres à la trésorerie parfois ultra-excédentaire. Au delà de la loi 49-15, qu’est ce qui peut se faire concrètement pour parer à ce manque d’équilibre, tout sauf équitable?

La relation Grande Entreprise/Sous traitant est tout sauf équilibrée : nous sommes dans un rapport de force, où le plus gros impose ses conditions au plus petit (marges réduites, rétro commissions, délais de paiement allongés), et ce dernier n’a pas d’autres choix que d’accepter ou de perdre ce client. Et même si ce client dépasse in fine les délais de paiement négociés/imposés, le petit fournisseur n’a toujours pas la possibilité d’imposer des pénalités de retards à son client car les conséquences seraient les mêmes. Il faut donc que l’Etat, en tant que tierce partie, intervienne et protège les intérêts des plus petites entreprises. C’est le sens même de l’intervention en France des agents de la DGCCRF pour contrôler les délais de paiement des grandes entreprises.

-Le trésorier du pays, disait en février lors du fameux événement consacré au fléau que la loi 49-15 qui n’a pas abouti et qui nécessite un dialogue sectoriel. Qu’est ce qui fait que cette loi ne fédère pas l’ensemble des parties prenantes?

Le constat du fléau des retards de paiement est partagé par tous. En revanche, les lois (32-10 et 49-15) présentent des failles, qui les rendent difficilement opérationnelles. D’une part, les experts comptables et commissaires aux comptes constatent que très peu d’entreprises enregistrent dans leur comptabilité les pénalités de retard. Par ailleurs, à l’heure actuelle, vous payez des impôts sur une facture que vous n’avez pas encore encaissées. Enfin, la question des délais sectoriels a un sens car nombre de secteurs ont structurellement des délais de paiement plus longs que ceux imposés par la loi. Il est donc nécessaire d’en tenir compte.

-Un tas de PME utilisent les arriérés de paiement comme moyen pour régulariser leur trésorerie. Quel est votre point de vue là-dessus?

Lors d’une rencontre récente avec un chef d’entreprises d’une PME, celui-ci parlait d’un problème culturel des marocains en matière de délais de paiement. Je ne crois pas aux effets culturels, je crois davantage à de mauvaises pratiques qu’on a trop longtemps tolérées. Quand il n’y a pas de règles applicables, l’égoïsme naturel de l’être humain reprend naturellement ses droits pour empiéter sur les droits de son voisin.

-Au delà du relèvement du plafond du microcrédit ne pensez vous pas que les banques doivent faire un effort en plus pour accompagner les TPE souvent en situation de découvert?

Les banques sont aujourd’hui contraintes par des réglementations (Bale II et III) et normes (IFRS 9) : elles ne peuvent donc « ouvrir le robinet » du crédit de manière inconsidérée. Au contraire, elles se doivent d’être encore plus sélectives et de choisir les dossiers les plus « bancables ». Or, du fait d’une sous-capitalisation chronique de nos entreprises et de la question des délais de paiement qui assèchent leur trésorerie, peu en réalité de TPME passeront le filtre de la grille de notation des banques.

-Derrière chaque faillite, il y a une part de responsabilité du dirigeant de la structure. Quels réflexes devrait adopter un dirigeant pour maintenir son entreprise en vie ?

Un rôle majeur assigné au dirigeant est de s’assurer que des process de credit management sont mis en place au sein de son entreprise, mêlant à la fois des règles de gestion, de la data (interne et externe, de type Inforisk) et des outils de gestion (système d’information, CRM). Le rôle de l’information sur sa contrepartie est particulièrement important. Il est nécessaire avant de faire affaire, de s’assurer de la solvabilité de son futur partenaire, de ses liens capitalistiques, de la croissance de son Marché… Seule la mise en place de tels mécanismes permettra d’empêcher des cas d’impayés, qui impacteront fortement la survie de l’entreprise.

Votre avis par rapport aux assises fiscales

-Que retenez-vous des ces assises?

Déjà, je constate une bonne préparation de ces assises. Différentes corporations sectorielles (expert comptables), le patronat (CGEM), différentes institutions publiques (CESE, DGI…) ont fait de très nombreuses propositions, qui ont permis de préparer efficacement ces Assises.  En revanche, peu de propositions des parties politiques, hormis celles de l’Istiqlal. Je constate au demeurant que peu de propositions (voire aucune) n’a fait l’objet d’un chiffrage financier précis.

Les attentes par rapport à ces assises étaient nombreuses : baisse de l’IS, réforme des taux de TVA et des niches fiscales, fiscalité visant à favoriser l’investissement, l’innovation… Toutes ces demandes auront forcément un cout qui pourra être élevé, compte tenu de l’évaluation qui en sera faite par la suite. Etant donné les déficits budgétaires chroniques que connait notre pays, il me semble probable que toutes les propositions faites ne seront pas toutes réalisées.

-Que pensez vous des recommandations du patronat lors des assises fiscales ?

Les recommandations de la CGEM étaient à mon sens les plus complètes et les plus équilibrées : réforme de l’IS, de la TVA, de l’IR (avec la création de la notion du foyer fiscal intéressant pour les classes moyennes), refonte des taxes locales (avec la suppression de la taxe professionnelle)… Le besoin le plus urgent semble être à mon sens la baisse de l’IS car avec un taux marginal de 31%, le Maroc est parmi les pays qui possèdent le taux d’IS parmi les plus élevés. Au niveau régional notamment, des pays comme la Tunisie, l’Egypte ou la Turquie, dont leurs entreprises concurrencent les nôtres, ont des taux d’IS beaucoup plus bas que nous.

-Qu’avez vous retenu des engagements de la tutelle de ces assises?

Compte tenu de nos finances publiques, l’état ne peut pas s’engager immédiatement sur des mesures concrètes: il doit au préalable en mesurer les conséquences financières. L’autre message en filigrane que je retiens est le suivant : nous devons d’abord élargir l’assiette fiscale (et donc faire rentrer davantage d’argent) avant de mener la moindre réforme fiscale de fond. Or, nous savons que la lutte contre la fraude fiscale est un combat long et les réticences nombreuses. Il suffit de se rappeler ce qui s’est passé en début d’année avec les commerçants à propos de l’introduction de l’ICE et d’un système de facturation électronique.


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