LES ECO: Interview Amine Diouri


“Les entreprises sortiront encore plus fragilisées de cette crise” (1/2)

Amine Diouri
Directeur «Études et communication» du cabinet Inforisk

À cause du Covid-19, l’année 2020 devrait s’achever sur un nombre très important de faillites d’entreprises. Le détail avec Amine
Diouri, directeur «Études et communications» du cabinet Inforisk et responsable du programme «Inforisk Dun Trade».

On parle du risque de défaillance d’un grand nombre d’entreprises au Maroc, quelles sont vos premières estimations à ce niveau ?
Aujourd’hui, il est extrêmement compliqué de faire évaluation précise des défaillances d’entreprises dues aux effets du Coronavirus car déjà les tribunaux de commerce, auprès desquels se font les procédures de sauvegarde et de redressement judiciaires, sont quasiment à l’arrêt. Nous n’aurons donc une mesure précise de l’impact de la crise du Covid-19 qu’à la fin du premier semestre.

Qu’en est-il de vos estimations annoncées au début de cette année ?
Justement, au début de cette année, nous avons publié les perspectives 2020, nous étions sur une progression de 5% de défaillance d’entreprises. Aujourd’hui, cette estimation est clairement caduque. Tout simplement parce que le taux de défaillance d’entreprises sera au-delà de cette estimation à la fin de cette année. La première raison réside dans le fait que les TPE, qui représentent plus de 92% du tissu économique national, étaient déjà fragilisées avant même le début de la crise, ceci de par des délais de paiement extrêmement longs (212 jours en moyenne), des difficultés d’accès aux marchés publiques et aussi des chiffres d’affaires en baisse.

Qu’en est-il des délais de paiement ?
Avec le confinement, il y aura une baisse généralisée et globale du chiffre d’affaires de tous les secteurs, ce qui fragilisera encore plus nos entreprises. Ce sont les délais de paiement qui vont encore plus s’allonger. Avant, si on pouvait dire que les grands donneurs d’ordres et les grandes entreprises privées ne jouaient pas le jeu des délais de paiement, aujourd’hui, elles-mêmes sont clairement impactées par la crise du Covid-19. C’est dire que les grands donneurs d’ordres, les entreprises intermédiaires et les petites entreprises sont plus que jamais pénalisées par les délais de paiement. Clairement, nombreuses sont les entreprises qui ont du mal à recouvrer leurs créances tout simplement parce que les grands donneurs d’ordre eux-mêmes ont du mal à faire du chiffre et encaisser de l’argent.

Quels sont selon vous les secteurs les plus à risque ?
Des secteurs son touchés plus que d’autres. C’est le cas du tourisme, de la restauration, de l’hôtellerie et de l’aviation. L’industrie automobile est également très impactéepuisque ce secteur reste important pour le Maroc en termes de devises. Ajoutons à ces secteurs tous ceux qui œuvrent dans la manufacture. Toutefois, il y a des secteurs qui s’en sortent mieux, leur bonne activité est liée à la conjoncture actuelle. Il s’agit notamment de l’industrie médicale et pharmaceutique mais aussi de l’industrie alimentaire et du secteur de la distribution qui fonctionnent bien. L’E-commerce tire également son épingle du jeu dans cette conjoncture.

Que pensez-vous des mesures prises par le Comité de veille économique (CVE) ?
Dans l’immédiat, les mesures prises vis-à-vis des salariés à travers les indemnisations et la mise en place de Damane Oxygène, qui permet justement à des entreprises d’emprunter afin de dépasser cette phase, sont très intéressantes. Bien évidement dans l’absolu, je suis très positif par rapport à la rapidité de la prise de décision par rapport à ces différentes mesures. Cependant, à ce jour, la situation reste assez maîtrisable, mais dans trois semaines, est-ce que ces différentes mesures seront suffisantes, surtout si on rallonge la période de confinement ? Certainement pas ! Il faudra se réajuster. Et non seulement, puisque ce réajustement coûtera encore plus à l’État pour aider les entreprises et les personnes touchées par la crise sanitaire. Le paramètre inconnu à date d’aujourd’hui reste celui de la durée du confinement, tout peut varier d’une semaine à l’autre et les conséquences seront encore plus rudes sur notre tissu économique.

Quels sont les points forts du Maroc ?
À ce jour, le Maroc dispose de ressources non utilisées, je cite par exemple la ligne de précaution et de liquidité (LPL) auprès du FMI non utilisée. Il faut savoir qu’il y a tout de même des éléments positifs à relever dans la situation que le Maroc vit actuellement. Fitch a maintenu sa note pour notre pays. Le cabinet de notation a soulevé certainement des points négatifs comme le risque de défaillance qui peut fortement augmenter mais d’un autre côté, l’agence note que la baisse du prix du pétrole impacte aussi nos importations dans la mesure où ça nous coûte moins cher d’importer. L’autre point positif selon Fitch est que justement le Maroc n’a pas encore touché à sa ligne de précaution de près de 3 milliards de dollars. Fitch ressort un autre point positif, celui du fait que le Maroc dispose encore de réserves de devises, justement pour pouvoir se procurer ses besoins de l’extérieur. Je pense que le Maroc pourrait arriver à amortir le choc encore quelques mois.

Quel est selon vous le principal enseignement à tirer de la crise actuelle ?
De prime abord, je vous dirais que je suis agréablement surpris par la capacité d’adaptation de notre pays. Nos dirigeants, sous l’égide du roi, ont pris très rapidement des mesures efficaces pour contrer la crise du Coronavirus. Nous avons vu également que notre pays s’est vite adapté, je parle ici de la forte digitalisation de l’administration, de l’éducation…Nous avons été capables de nous adapter en très peu de temps. Nous avons fait en un mois ce qu’on aurait pu faire en plusieurs années. On s’est également rendu compte que le secteur de la santé, le maillon faible de notre système en termes d’investissements, est juste prioritaire. Après cette crise, même si elle mobilise beaucoup de ressources, il faudra continuer d’investir dans les secteurs prioritaires. Dans ce sens, l’État a un grand rôle à jouer dans la ré-allocation des investissements, notamment vers les secteurs prioritaires. Il faut également s’appuyer sur une industrie locale forte et ne plus dépendre fortement de l’étranger.

Des perspectives sur l’après coronavirus ?
Globalement, en termes de perspectives. Il y a quand même des éléments positifs à prendre en considération pour le Maroc. Clairement, les Européens et les Américains se sont rendus compte qu’ils sont extrêmement dépendants de la Chine sur des secteurs prioritaires pour eux, notamment la métallurgie, l’automobile…Donc pour eux, il deviendra impératif de rapprocher les lieux de production de leurs consommateurs. Ceci pourrait être une aubaine pour le Maroc de pousser ses pions surtout avec ses partenaires européens.


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