ECOACTU: Interview de Amine Diouri


Telle une onde de choc, la crise occasionnée par la pandémie Covid-19 impacte tous les secteurs de l’économie. Des faillites en cascades ne sont pas à exclure. Donner une cartographie précise des dégâts est juste impossible à cause du manque de visibilité devenu trop pesant. Des mesures par-ci et par-là sont elles suffisantes pour limiter la casse ? Le point avec Amine Diouri Directeur Etudes & Communication chez Inforisk.

EcoActu.ma : Dans la crise actuelle liée à la pandémie, quels sont d’après vous les secteurs qui seront le plus touchés par les défaillances d’entreprises et dans quels secteurs, nous risquons de constater des défaillances en cascade ?

Amine Diouri : Face au confinement et à la baisse généralisée de la Demande (locale et mondiale), nos entreprises subissent une baisse importante de leurs chiffres d’affaires. Il est impossible à l’heure actuelle de donner une cartographie précise des pertes sectorielles engendrées. Ce que nous savons, c’est que quasiment tous les secteurs sont impactés, particulièrement le transport, la restauration, les activités liées au tourisme (agences de voyage, hôtels…), l’événementiel, la distribution… Cette baisse de CA, combinée à un fort accroissement des délais de paiement, entrainera j’en ai bien peur, une forte hausse des défaillances d’entreprises.

Mon estimation initiale de +5% en début d’année est aujourd’hui caduque. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, beaucoup de TPME ont abordé la crise avec un système immunitaire fortement diminué, et donc déjà des problèmes de trésorerie : délais de paiement de 212 jours pour les TPE, sous-capitalisation en fonds propres de ces entreprises, difficultés d’accès aux marchés publics…

Ensuite, avec la crise, tous les secteurs, toutes les entreprises, grandes et petites, sont impactés directement, ce qui engendrera des tensions de trésorerie pour beaucoup d’entre elles. Compte tenu de ce dernier point, le cash disponible servira à payer en premier lieu les salaires et les charges obligatoires de fonctionnement. Le paiement des fournisseurs risque de passer à un second plan, voire à un troisième… Bref, alors que les délais sont déjà à un niveau élevé, il faut s’attendre à un allongement supplémentaire des retards de paiement, voire à des impayés.

Le gouvernement marocain a pris plusieurs décisions en faveur de la PME-PMI pour éviter justement une défaillance massive. A votre avis, ces mesures sont-elles suffisantes pour apaiser l’impact ? Sinon, quelles sont les mesures qui vous paraissent plus judicieuses ?

Beaucoup de mesures prises par notre gouvernement et par le comité de veille économique, sont importantes pour limiter l’impact de cette crise majeure sur les acteurs économiques que sont les ménages et les entreprises. Tous ont bien compris qu’il faut coute que coute maintenir notre tissu économique, et donc les emplois. La crise sanitaire passera. Et à ce moment-là, il faudra que toutes nos forces vives soient en mesure de relancer la machine économique.

En termes de mesures récemment annoncées, la mise en place de Damane Oxygène est une excellente nouvelle pour les entreprises, qui pourront avoir une ligne de crédit de trésorerie supplémentaire, pour respirer et attendre que l’activité économique reprenne normalement.

Par ailleurs, j’ajoute que pour nos TPE, c’est-à-dire les entreprises réalisant moins de 10 MDH de CA et qui représentent 90% de notre tissu économique, il faudrait mettre en place un fonds de solidarité dédié, qui leur verserait un montant qui permettrait de faire face à la baisse de CA qu’elles subissent.

Bien que cette crise revête un caractère exceptionnel, comment dans l’avenir pouvons-nous l’intégrer dans les modèles de décision ?

Alors que l’Histoire récente (cent dernières années) montre la récurrence d’épidémies pouvant avoir un impact fort sur l’être humain, le monde entier continue d’être surpris par ce type d’événement. Notre mémoire collective continue d’ignorer que la nature produit des microbes qui peuvent nous tuer, et que l’impact de l’activité économique humaine sur cette nature, favorise la propagation de ces virus. Ce n’est moi qui le dis mais des études très sérieuses sur la question. La pollution, la destruction de la biodiversité, ont favorisé la propagation du coronavirus. S’il y a une leçon à retenir de tout cela, c’est qu’il faut trouver une façon plus écologique de produire, qui respecte notre environnement.

Dans ce sillage, comment Inforisk peut-elle accompagner les entreprises à passer le cap de la crise liée à la pandémie Covid-19 ?

Dans cette période difficile de pandémie, les entreprises ont besoin d’outils d’aide à la décision, et donc de datas. L’allongement des délais de paiement va plus que jamais être un sujet d’actualité, encore plus présent qu’avant le commencement de la crise. En matière d’aide au recouvrement du Cash, le programme Dun Trade a justement pour vocation d’apporter une vision en « temps réel » sur les retards de paiement de son portefeuille Clients, particulièrement comment ces derniers paient leurs fournisseurs.

Ainsi, le moindre allongement des retards de paiement pourra être un signal d’alarme pour l’entreprise et lui dire d’accélérer son recouvrement. Par ailleurs, Inforisk permet aux entreprises marocaines de suivre quotidiennement la défaillance d’un partenaire marocain, client ou fournisseur, et donc d’être hyper réactif par rapport aux changements dans son écosystème. Même si les délais réglementaires et légaux sont bloqués jusqu’au 20 avril, ce qui inclut les délais de forclusion, il est néanmoins nécessaire de les suivre de très près.

Cette pandémie Covid-19 a démarré en Chine vers la fin de l’année 2019 et pourtant on ne l’a pas vu venir au Maroc avec ses conséquences économiques sociales. Est-ce que cela est-il dû à une mauvaise perception de risques, à un manque d’outils d’évaluation … ?

Je pencherai essentiellement pour une mauvaise perception des risques sanitaires. J’ai beaucoup entendu au début de la crise sanitaire en Chine (janvier 2020) qu’il s’agissait simplement d’une « petite grippe », que la grippe normale tuait beaucoup plus de personnes dans le monde… Et alors que l’OMS à la même période exprimait déjà ses craintes que cette épidémie chinoise devienne pandémie mondiale et touche 60% de la population mondiale. Avec un taux de mortalité de 2%, on imagine très bien le nombre de morts estimés, équivalent à la grippe espagnole il y a 100 ans de cela.

On a ensuite oublié que l’économie mondiale était complètement interconnectée, qu’une crise sanitaire dans le Wuhan, pouvait impacter la vie de milliards d’êtres humains. Les avions ont continué de fonctionner normalement, et quand on s’est rendu compte que d’une part, il ne s’agissait pas d’une simple grippe, que ce virus était hautement transmissible, et que les premiers cas locaux de la pandémie Covid-19 étaient importés de régions à risque (Chine d’abord, puis France, Italie, Espagne), il était déjà trop tard. Et cette erreur coûtera des milliers de milliards de dollars à l’économie mondiale.

La crise actuelle ne risque-t-elle pas de mettre en veilleuse la décision des sanctions prise par l’Observatoire des délais de paiement ?

L’heure actuelle n’est plus à la sanction. Et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, toutes les entreprises quel que soit leurs tailles ou secteurs sont touchées par la baisse de leurs CA, et donc sont directement impactées sur leur trésorerie. Ensuite, parce que la période est plus à l’appel à la solidarité. Cette solidarité doit être également économique : les entreprises qui ont encore du cash, se doivent de régler leurs dettes commerciales sans retard, afin d’aider les entreprises les plus fragiles.

Par ailleurs, je propose la création d’une cellule d’urgence sur les délais de paiement, chargée de suivre en temps réel cette problématique. Certes, notre Ministre de l’Économie a invité récemment les entreprises publiques à encore plus respecter les délais de paiement. Néanmoins, la véritable problématique concerne les retards de paiement entre sociétés privées, pour laquelle nous n’avons quasiment pas d’information en temps réel sur les retards de paiement, à l’exception notable du programme Inforisk Dun Trade.


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