LE MATIN: Interview de Amine Diouri


Avec la crise actuelle due à la pandémie Covid-19 et son impact sur l’activité et les chaines de productions et d’approvisionnement, les délais de paiement -déjà très longs- devront encore s’amplifier au Maroc. Le crédit interentreprises, qui était repassé sous les 400 milliards de DH, grâce aux efforts importants de l’État, devrait également repartir à la hausse. Les défaillances d’entreprises également. Ce sont essentiellement les TPE et les PME qui seront les plus impactées. Le soutien de l’État et la solidarité entre opérateurs économiques sont d’une importance capitale.

Le Matin : En raison de la pandémie Covid-19, l’activité économique a été perturbée ainsi que les chaines de productions. De ce fait, le risque de retard de paiement et d’impayés reste élevé. Quel regard portez-vous sur la situation actuelle ?
Amine Diouri :
En quelques semaines, nous sommes passés d’une crise de l’offre, caractérisée par des difficultés d’approvisionnement de nos entreprises -auprès des entreprises chinoises-, à une crise de la demande, liée au confinement national et mondial. Cette situation qui se traduit pour de nombreuses entreprises par des baisses importantes de chiffres d’affaires, au moins jusqu’à la fin du 2e trimestre. À cela, s’ajoutent des tensions qui vont être croissantes sur les délais de paiement. 
Je rappelle qu’en la matière, nous partions déjà de très haut : selon les statistiques que j’ai publiées il y a quelques semaines de cela, les TPE subissaient déjà des délais de paiement de 212 jours et les PME de 120 jours en moyenne. Avec la crise actuelle, ces délais déjà très longs ne vont que s’amplifier.

Quelles sont vos prévisions relatives à l’évolution des délais de paiement, des crédits interentreprises et de défaillances en 2020 ?
Il faut comprendre que nombre de nos TPME ont abordé la crise provoquée par le Covid-19, avec un système immunitaire fortement diminué. Premières victimes de défaillances d’entreprises, les TPE étaient payées à 212 jours. Elles n’ont pu constituer de réserves et sont arrivées aujourd’hui avec des difficultés de trésorerie. Pour 2020, il faut s’attendre à une hausse importante des délais/retards de paiement : du fait de la crise, les grandes entreprises sont également touchées et voudront répercuter des délais de paiement plus longs sur leurs clients. Le crédit interentreprises, qui était repassé sous les 400 Milliards de dirhams, grâce aux efforts importants de l’État (délais de paiement publics en baisses, remboursement des crédits de TVA), devrait repartir à la hausse. Quant à notre scénario initial de défaillances d’entreprises, c’est-à-dire une augmentation de 5% en 2020, il est aujourd’hui caduc. Nous avons à la fois plusieurs facteurs fortement négatifs : baisse importante d’activité et augmentation des délais de paiement, ces 2 facteurs créant une pression forte sur la trésorerie de nos entreprises. Il y aura de la casse auprès des entreprises les plus fragiles.

Les TPME seront donc les plus touchées. Quels sont les secteurs les plus concernés ?
En termes de catégories d’entreprises, ce sont clairement les TPE (moins de 10 millions de DH de CA) et les PME (de moins de 50 millions de DH de CA) qui seront les plus impactées, avec une baisse d’activité, des marges qui vont fondre et des difficultés à recouvrer leurs créances. Quasiment tous les secteurs sont aujourd’hui concernés par la crise actuelle : tourisme, restauration, transport, intérim, export, industrie… Maintenant, il est quasiment impossible de chiffrer l’impact de la crise du Covid 19 sur notre économie, mais il risque d’être énorme. Crise oblige, avec son cortège de peur et d’angoisse dans la population, la grande distribution et la distribution liée au monde médical s’en sortent mieux.
La mise en place du Fonds spécial de gestion de la pandémie du coronavirus rassure les opérateurs et les décideurs. Globalement, quels sont les leviers à activer par le gouvernement et le secteur privé pour protéger l’économie et les entreprises ?
Plus que jamais, la solidarité entre opérateurs économiques doit exister : en matière de délais de paiement, les entreprises, qui ont la trésorerie nécessaire, ont le devoir de payer en temps et en heure leurs clients. Il est de la responsabilité de nos dirigeants d’appeler à la responsabilité de l’ensemble de nos entreprises, publiques et privées. Par ailleurs, je préconise que l’État mette en place une cellule de crise sur les délais de paiement, chargée d’évaluer l’impact de la crise actuelle sur les retards de paiement et proposer des mesures exceptionnelles permettant de s’y adapter. Sur la question de l’allongement des délais de paiement, j’ajoute que, plus que jamais, la data est nécessaire pour les entreprises pour se renseigner avec de l’information fraiche et à jour sur les retards de paiement de ses clients et partenaires. Enfin, et de manière plus globale, la garantie de l’État pour les crédits de trésorerie aux entreprises, à travers Damane Oxygène, est une excellente initiative. À titre de comparaison, en France, les sociétés qui ne respectent pas les délais de paiement n’ont pas le droit à la garantie de l’État ! 


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