CONJONCTURE: Interview de Amine Diouri


« Au Maroc, la tolérance vis-à-vis des retards de paiement est quasi absolue Entretien avec Amine Diouri, Responsable Inforisk Dun Trade Maroc

Conjoncture : présentez-nous votre métier

Amine Diouri : Inforisk est data provider. Notre métier consiste à fournir des données aux entreprises (personnes morales) des informations sur leurs contreparties clients ou fournisseurs. Aujourd’hui, il existe un gros risque de délai de paiement et d’impayé et donc il vaut mieux se renseigner sur cette contrepartie avant de faire affaire. Quels types d’information fournissons-nous  ? De l’information signalétique sur les entreprises : dénomination, RC, tribunal, adresse, secteur d’activité… mais aussi les informations financières comme le bilan. Nous avons une base de données réunissant plus de 1 600 000 bilans sur une période allant de 2005 à 2018. Notre base globale regroupe 550 000 sociétés.

Nous proposons également de l’information juridique et judiciaire, par exemple si l’entreprise a connu un changement de dirigeant, si elle est en liquidation judiciaire ou si elle est mise aux enchères. Nous collectons cette information uniquement auprès de sources légales telles que l’OMPIC, le tribunal ou dans le Bulletin Officiel et prenons contact avec l’entreprise en cas de doute.

Une soixantaine de personnes font vivre cette base de données en la mettant à jour quotidiennement avec de l’information actualisée. Nos clients ont accès à cette base directement sur notre plateforme en se connectant avec un login et un mot de passe. Ils peuvent consulter des fiches complètes d’entreprises regroupant toutes ces informations.

Ensuite, nous proposons de la « matière transformée ». Nous calculons des scores : des scores de défaillance (à quel horizon il existe un risque de défaillance de l’entreprise), des scores de solvabilité (risque de défaut de paiement à l’horizon de 12 mois) et les limites de crédits (encours maximal pouvant être accordé à l’entreprise).

Nous faisons également de l’analyse financière, mais tout est automatisé et nous ne faisons pas du sur-mesure. Nous sommes vraiment une industrie de la data. Nous faisons également de l’analyse financière sectorielle, c’est-à-dire que nous comparons toujours l’entreprise à son secteur d’activité en termes de performance, d’endettement ou de délai de paiement et donc cela permet de la situer. Tout cela revient à répondre à trois questions : qui est ma contrepartie, est-elle solvable et quand va-t-elle me payer ?

Quel est votre regard sur le contexte économique international et son impact sur le Maroc ?

Les délais de paiement sont une réelle problématique au Maroc. Le contexte n’est pas excellent : tous les instituts prévoient un taux de croissance ne dépassant pas les 2-2,5 % voire moins. Cela est extrêmement faible. Nous ne sommes pas la France : nous devrions être à 5-6 %. Le deuxième point est que nous nous trouvons dans une conjoncture internationale difficile, essentiellement en raison des tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, ce qui a une répercussion sur les taux de croissance mondiaux.

Quel sera l’impact pour le Maroc ? On sait que, au niveau international, l’industrie automobile est en train de se restructurer et de revoir son implantation géographique globale. Bruno Le Maire, le Ministre français de l’Économie a exprimé son souhait de relocaliser la filière automobile en France. Tout cela peut avoir une incidence forte.

D’autant plus que nous ne sommes pas beaucoup aidés du point de vue de la Loi de Finances et de la refonte effectuée au niveau industriel avec les zones d’accélération industrielle. On a supprimé des avantages fiscaux extrêmement importants en termes d’attractivité pour ces industries automobiles.

D’un point de vue macroéconomique pour le Maroc, il est clair que les exportations vont fortement baisser en 2020. Le seul levier de croissance qu’il restera sera probablement la consommation des ménages. Mais cette dernière doit être alimentée à un moment donné. On ne l’a pas fait via le dernier projet de Loi de Finances : pas de réduction d’IR, pas d’incitation en termes d’éducation et de santé pour les ménages de la classe moyenne qui consomment beaucoup.

Pour les entreprises, l’année s’annonce également difficile. Quand la conjoncture n’est pas bonne, cela ne permet pas non plus de créer beaucoup d’emplois. Le climat des affaires est très différent aujourd’hui de ce que l’on annonce dans le classement Doing Business.

J’ai l’occasion de rencontrer beaucoup de dirigeants de grosses PME ou de grandes entreprises qui me confient qu’ils ont de sérieux problèmes de délais de paiement, que la croissance est difficile, que la rentabilité est très faible et qu’ils constatent une fragilisation de tout cet écosystème. Nous sommes vraiment très loin du satisfecit du gouvernement à propos du climat des affaires.

Quelle est la situation des délais de paiement au Maroc ?

Il existe trois catégories d’entreprises : les TPE (Très Petites Entreprises), les PME (Petites et Moyennes Entreprises), les GE (Grandes Entreprises). Les TPE sont payées à huit mois, les PME à quatre mois et les GE à trois mois. On voit bien que ce sont les TPE qui sont les plus touchées. D’ailleurs, elles représentent 99 % des défaillances d’entreprises, sans compter le fait que beaucoup d’entreprises sont en sommeil et qu’elles n’émettent aucun signal après cinq ans. Il ne faut donc pas prendre uniquement en compte les 8 000 sociétés en défaillance. Aujourd’hui, nous savons qu’il y a plus de 100 000 entreprises en base qui sont en mort clinique, pas débranchées, mais dans le coma.

Le crédit interentreprises privé dépasse les 420 milliards de dirhams. Il a également devancé depuis quelques années l’encours bancaire aux entreprises non financières privées. Aujourd’hui, il représente la première source de financement. Les principaux émetteurs de ce crédit interentreprises sont à 50 % les grandes entreprises, à 30 % les PME et à 20 % les TPE. Les TPE détiennent non seulement une très faible part de ce crédit interentreprises, mais elles en sont aussi les principales victimes. Le plus petit joue toujours le rôle de banquier du plus gros ce qui est tout à fait anormal et injuste.

Selon moi, il y a deux façons de régler la question des délais de paiement, soit par la loi, soit par la data. Nous avons eu deux lois : la Loi 32-10 de 2011 et la Loi 49-15 de 2016. La première était complètement inapplicable et inappliquée et nous avons attendu presque six ans pour faire une nouvelle loi prévoyant trois arrêtés d’application. Après trois ans, un premier arrêté portant sur les pénalités de retard a été publié. Le deuxième arrêté devait concerner les délais sectoriels adaptés aux différents secteurs d’activité des entreprises. Cet arrêté n’a toujours pas été adopté, car cela est compliqué à mettre en place. Les entreprises de certains secteurs d’activité doivent réaliser une étude de marché prouvant que leurs délais de paiement sont plus longs que la moyenne de 90 jours pour la soumettre ensuite au Conseil de la Concurrence. Donc, cela va prendre du temps. Le troisième arrêté, que l’on attend toujours, devait concerner les entreprises en difficulté.

Il n’y a que le secteur public qui fonctionne plus ou moins bien, ou, en tout cas, qui publie de l’information, même si ce n’est pas toujours en phase avec la réalité et les retours que nous avons de la part des entreprises. Si le moment entre le dépôt de facture et le règlement respecte bien le délai réglementaire de 60 jours, c’est le délai entre la livraison ou réalisation de la prestation et le dépôt de la facture qui pose problème.

D’un côté, l’État publie et annonce de bons chiffres, et de l’autre, le privé affiche un délai de crédit interentreprises extrêmement élevé et pour lequel on ne peut rien faire ou on ne veut rien faire.

Concrètement, le programme Dun Trade s’inscrit dans cette problématique de data. À partir du moment où nous disposons de la data, qu’elle est publiable sur des plateformes comme Inforisk, elle sera visible par tous. Il est alors plus facile de repérer les mauvais et les bons payeurs.

Le programme Dun Trade existe dans le monde entier. Le Maroc est le 48e pays à l’adopter et c’est le premier en Afrique. Il s’agit d’un programme de mutualisation de l’information créé par notre partenaire Dun & Bradstreet, numéro 1 mondial de l’information B to B. Chaque entreprise partenaire accepte de partager tous les mois de l’information comptable sur ses clients (grand livre client ou balance âgée client). Cela nous permet de savoir comment les clients payent l’entreprise dans une optique client et non pas de fournisseur. L’information reste confidentielle et anonyme. Nous ne sommes pas dans un système de dénonciation.

La gestion du risque intègre-t-elle progressivement la culture des entreprises marocaines ?

Les grandes entreprises et les grosses PME commencent à mettre en place des départements de crédits management. Il y a dix ans, cela n’existait pas. Du fait des contraintes réglementaires, les banques et les assurances s’y sont mises rapidement. Par contre, pour les entreprises de taille inférieure, cela reste balbutiant.

Quelles sont les actions prévues au niveau de l’Observatoire des délais de paiement de la CGEM ?

Aujourd’hui, nous sommes encore en train d’examiner la question de la mesure des délais de paiement, car il est important de dresser un état des lieux. La problématique est que nous travaillons sur des bilans. Les délais de paiement peuvent varier selon qu’on prend un horizon d’un an ou de cinq-six ans, voire plus. Nous sommes donc en train de discuter pour définir quelle est la meilleure approche et de quelle manière nous pouvons améliorer les choses d’un point de vue statistique.

Pour réduire les délais de paiement, une proposition existe déjà à l’étranger : le « name and shame ». En France, un mauvais payeur est exposé sur le site du Ministère de l’Économie et dans les journaux. La DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence et de la Répression des Fraudes) contrôle de grandes entreprises qui ont des problèmes de retards de paiement. Les amendes peuvent atteindre deux millions d’euros.

Pourquoi n’existe-t-il pas la même chose au Maroc ? Parce que les mauvais payeurs sont les grandes entreprises et ce sont elles qui contribuent le plus aux recettes fiscales, notamment en termes d’IS et de TVA.

Dans certains pays, le niveau de tolérance dans les retards de paiement est très faible. En Inde, les amendes sont très élevées et vous pouvez même faire de la prison si vous ne payez pas en temps et en heure vos fournisseurs. En Chine, cela est pire encore. Les mauvais payeurs sont sur une liste noire, ce qui leur complique beaucoup la vie au quotidien.

Au Maroc, la tolérance vis-à-vis des retards de paiement est quasi absolue. Pire que cela, une mesure du projet de Loi de Finances prévoit une amnistie des mauvais payeurs par chèque. Quel signal envoie-t-on ? Ce signal n’aide pas à améliorer le climat des affaires. Les mauvais payeurs sont encouragés à le rester et à attendre l’amnistie.

Quels conseils donneriez-vous aux petites entreprises pour améliorer leur situation ?

La première des choses est de se renseigner, car, quand on est une TPE, une fois que l’on est engagé dans une relation commerciale, on n’a plus le pouvoir de négocier les délais de paiement. Ces informations existent et il faut les consulter avant de faire affaire.


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